La mondialisation – en tout cas dans le monde développé – est en marche, dit-on, et rien ne semble en mesure de l'arrêter. Il est vrai que, à
toutes les époques, les observateurs confrontés au système politique dominant ont souvent eu cette impression d'inéluctabilité, probablement faute de posséder suffisamment de recul. Dans le
domaine des sciences la question ne s'est jamais réellement posée puisque, de tout temps, les esprits concernés ont toujours assez facilement reconnu les réelles avancées
scientifiques.
Ce qui, aujourd'hui, est nouveau, c'est la haute technicité et la rapidité de la mise en œuvre de leurs applications (société médiatique oblige), la recherche immédiate de bénéfices
commerciaux (domination actuelle du modèle marchand anglo-saxon) et la toujours possible délocalisation des recherches sous des cieux plus tolérants. D'où, en médecine, la survenue de problèmes
éthiques qui sont parfois de véritables casse-têtes pour les autorités dites morales... Les travaux sur les cellules-souches sont un exemple de ces dilemmes,
peut-être le plus emblématique. Je me propose donc de revenir sur leur nature et les espoirs (ou craintes) suscités dans ce domaine.
cellules-souches
Précisons tout d'abord qu'une cellule-souche est une cellule indifférenciée capable de donner naissance à des cellules spécialisées et possédant par ailleurs la particularité de pouvoir se
multiplier de manière quasiment illimitée, notamment quand elles sont cultivées en laboratoire (cette propriété étant également le cas des cellules cancéreuses). On comprend immédiatement leur
intérêt si l'on espère régénérer un organe, voire en créer un nouveau... et les problèmes éthiques s'y rapportant : nous aurons l'occasion d'y revenir.
Les cellules-souches sont présentes chez
tous les êtres vivants (on pense à la salamandre capable de régénérer une de ses pattes si nécessaire), les
mammifères comme les autres. On les trouve surtout au stade embryonnaire de l'individu et aussi, mais dans une moindre mesure, chez
l'adulte dont les tissus possèdent, en effet, presque toujours des cellules-souches, celles-ci étant seulement capables de régénérer le tissu composant l'organe auquel elles appartiennent. En
résumé, plus on est près des premières divisions cellulaires après la fécondation, plus les cellules-souches présentes ont la faculté d'engendrer des cellules potentiellement
multi-spécialisées.
C'est la raison pour laquelle, on classe ces cellules en quatre grandes catégories :
* les cellules-souches totipotentes : elles sont capables de donner
un individu complet (totipotent = tous les pouvoirs) et sont issues des premières divisions de l'œuf (en fait, jusqu'au stade de la morula, c'est à dire un embryon
débutant comprenant environ de 2 à 8 cellules). Lorsqu'on décide de provoquer le clonage d'un individu entier, c'est évidemment à ce stade qu'il faut le
faire.
* les cellules-souches pluripotentes : présentes chez l'embryon un peu
plus âgé (vers 40 à 50 cellules), elles ne peuvent plus donner un individu entier mais sont encore capables d'engendrer chacun des tissus de l'organisme.
* les cellules-souches multipotentes : celles-ci sont présentes bien
sûr chez l'embryon mais aussi chez l'adulte. Leurs capacités sont un peu plus limitées puisqu'elles peuvent produire différentes cellules spécialisées mais de nature voisine : on parle alors
de cellules déterminées. C'est le cas, par exemple, des cellules-souches du système hématopoïétique de l'homme qui
peuvent donner naissance à toutes les cellules du système sanguin (y compris les globules blancs les plus spécialisés) mais sont incapables de former, par exemple, des cellules osseuses ou
pancréatiques.
* les cellules-souches unipotentes : ces dernières ne peuvent donner
qu'un type cellulaire et un seul, tout en gardant comme les autres la possibilité de s'autorenouveler. Elles sont présentes dans la plupart des organes mais pas tous : par exemple, le cœur n'en
possède pas et est donc incapable de se réparer si besoin.
On voit donc qu'il existe différentes sortes de cellules-souches, plus ou moins opérantes, plus ou moins recherchées et donc plus ou moins faciles à trouver. Précisons également que
d'autres cellules sont capables de se différencier et de donner naissance à des lignées cellulaires particulières mais elles ont perdu la faculté de se reproduire à l'infini : en pareil cas, on
ne parlera pas de cellules-souches mais de cellules progénitrices (on en trouve un peu partout dans l'organisme d'un être vivant) beaucoup moins
intéressantes.
Intérêt des cellules-souches
Les cellules-souches, et ce d'autant qu'elles se situent plus tôt dans la
vie de l'individu, sont une extraordinaire
richesse potentielle puisque, à partir d'elles, on est en droit d'espérer la réparation de n'importe quel tissu déficient ou abimé, voire plus peut-être. On comprend la frénésie qui s'est emparée
d'une partie des spécialistes de la question (et des politiques mais sans doute pour d'autres raisons). Qui n'a jamais rêvé de voir, à l'instar de la salamandre citée plus haut, repousser un
membre accidentellement disparu ? Est-ce possible ? Et, au fait, que peut-on espérer de ces cellules « miracles » ? La liste est longue et certainement pas exhaustive.
En théorie, il paraît parfaitement envisageable de mettre en culture des cellules pluripotentes (les plus prometteuses) et obtenir une source quasi-illimitée de tissus cellulaires. Du coup,
la thérapie cellulaire devient possible dans un grand nombre d'affections qui se caractérisent précisément par
l'altération de telle ou telle lignée cellulaire : on pense, bien sûr, à la maladie d'Alzheimer, à la maladie de Parkinson, aux maladies de la moelle osseuse mais aussi, pourquoi pas, à toutes
celles qui bénéficieraient d'une réinjection de cellules « normales » comme les maladies cardiovasculaires, le diabète (cellules pancréatiques), la polyarthrite rhumatoïde, les atteintes
cérébrales diverses, etc. etc. Ailleurs, on évoquera évidemment tous les types de brûlures, les nécroses par ischémie, les destructions post-radiothérapiques, les déficits enzymatiques... La
liste est longue... et la mariée peut-être trop belle !
L'intérêt de ces cellules ne s'arrête pourtant pas là : nous venons d'évoquer quelques unes des applications thérapeutiques venant spontanément à l'esprit mais les cellules-souches
présentent également un intérêt majeur dans le domaine de la recherche fondamentale. On pourrait citer – entre autres – les avancées majeures qu'elles permettent d'entrevoir dans la sphère
des anomalies génétiques où elles permettraient d'étudier les processus de développement cellulaire et, par voie de
conséquence, leurs anomalies : je pense ici d'abord à la trisomie 21, si fréquente, mais il existe, comme on s'en doute, bien d'autres sujets d'études génétiques. Les recherches sur le cancer,
par la proximité de leurs caractéristiques (vitesse de reproduction, expression des gènes, etc.) avec les cellules néoplasiques pourraient également bénéficier de réelles pistes d'étude. On peut
également citer la recherche sur le développement des premiers stades de l'embryogénèse ou, ailleurs, l'étude grandement facilitée des nouveaux
médicaments puisque que l'on disposerait en pareil cas d'un matériel sûr et pratiquement illimité.
Alors, ces cellules-souches sont-elles cette panacée tant recherchée ? Ce n'est hélas pas certain pour au moins deux types de raisons.
limitations potentielles à l'utilisation des
cellules-souches
La première des incertitudes concernant l'intérêt véritable des cellules-souches, et donc de leur utilisation à grande échelle, est d'ordre strictement médical. J'évoquais plus haut les
similitudes existant entre ces cellules primordiales et les cellules cancéreuses : divisions rapides et illimitées, expression de certains gènes « réprimés » chez les cellules normales, activité
biochimique cellulaire intense. Certaines études ont montré que les cellules-souches sont très certainement à l'origine des cancers : ce sont, en effet, les seules à vivre assez longtemps pour
pouvoir muter (ces mutations survenant au terme d'un certain nombre d'années d'évolution) alors que les cellules « normales » de l'organisme ne survivent que quelques semaines, un temps trop
court.
On sait à présent qu'il existe dans toutes les cellules des tissus de l'organisme un système d'autorégulation, appelé apoptose, qui les oblige à s'autodétruire après un certain temps
d'activité, comme si l'Evolution avait introduit ce paramètre pour éviter d'éventuels dérapages. Ce mécanisme est en parfait équilibre avec la prolifération cellulaire normale et est
indispensable à la survie des organismes pluricellulaires.
Les cellules-souches, de part leur caractéristiques propres, ne sont pas inhibées par ce phénomène de mort cellulaire naturelle et ne sont donc pas limitées dans le temps : l'enjeu est par
conséquent de contrôler cette apparente anarchie. Il s'agit là d' un problème sérieux qui nécessite encore beaucoup de travail, d'abord pour être certain du phénomène, ensuite pour le contenir
s'il est vraiment effectif... On voit donc qu'il convient d'être prudent pour ne pas recréer, par exemple, des tissus dont la qualité irait exactement à l'inverse du but
recherché.
La seconde limitation à l'utilisation des cellules-souches est d'ordre éthique et c'est d'ailleurs celle qui suscite le plus d'interrogations et de débats dans la communauté
scientifique (et ailleurs !).
Problèmes éthiques
* le premier groupe de problèmes éthiques concerne l'obtention des cellules-souches
Comme on l'a déjà vu, ces cellules sont d'autant plus intéressantes que
l'embryon sur
lequel elles seront prélevées est jeune. Or, la technique de prélèvement détruit l'embryon d'origine afin d'obtenir et de mettre en culture les cellules visées. Que ce prélèvement provienne
d'embryons surnuméraires (pour une FIV ou fécondation in vitro) et destinés à être
secondairement détruits ou qu'il soit pratiqué d'emblée sur un embryon créé pour cela, les détracteurs de la technique dénoncent le fait que l'embryon est en pareil cas considéré comme un
objet, un produit marchand et s'insurge « contre l'intolérable atteinte à la vie » tandis que les partisans de la technique proposent de considérer avant tout le résultat qui est la guérison de
maladies autrement incurables.
On a bien proposé d'utiliser des cellules-souches présentes dans le cordon ombilical d'un nouveau-né mais, outre que cette technique reste encore
en développement, il est à peu près sûr, nous l'avons déjà évoqué, que les cellules obtenues n'auront probablement pas le potentiel de développement multiple des cellules prélevées plus tôt
dans le développement embryonnaire.
Alors, pourquoi pas des prélèvements à partir de "chimères" homme-animal, comme on peut le voir sur la photo ci-dessus (dont je reconnais qu'elle est volontairement
provocatrice) ? En tout cas, un tournant éthique semble avoir été récemment franchi puisque la Grande-Bretagne les autorise depuis 2007
* deuxième type de problèmes : des cellules-souches, pour quoi faire ?
On a déjà évoqué la création (ou recréation) de tissus endommagés ainsi que la mise en culture de lignées cellulaires
destinées à compenser les déficits de certaines maladies dégénératives. Hors l'obtention des dites cellules (voir
paragraphe précédent), il n'existe guère d'opposition à ces thérapies. De la même manière, le développement
du génie
tissulaire (qui consiste à implanter des néofibres sur certains organes comme le cœur et ses vaisseaux) ne soulève pas de problèmes éthiques
particuliers.
Les
tentatives de thérapie génique sont plus discutées : corriger des organes anormaux par présence d'un gène muté est déjà plus
contesté mais le vrai problème concerne les maladies génétiques transmises à l'œuf par ses parents. Dans ce dernier cas, pour éviter la maladie, on a recours à un clonage (transfert de noyaux
cellulaires sur l'ovocyte de la mère) qui conduit au développement d'un embryon indemne de la maladie. Certaines personnes pensent ici qu'il s'agit d'une porte ouverte
vers l'eugénisme, c'est à dire la sélection d'individus sur des critères particuliers à telle culture ou tel
régime politique. Les autres, au contraire, expliquent qu'une telle technique serait forcément très encadrée pour empêcher les dérapages et que nombre de drames humains, atrocement douloureux
pour les individus et fort coûteux pour la communauté, seraient alors évités. Le débat fait rage.
Toutefois, un élément sur lequel s'accordent toutes les parties (pour le moment en tout cas) est l'interdiction nécessaire
de tout clonage reproductif (reproduction d'un individu exactement identique à lui-même) : l'ONU a d'ailleurs délibéré
dans ce sens.
la situation
actuelle
Le moins que l'on puisse dire est qu'elle n'est pas claire. Il existe en réalité quatre types de positions adoptés par les différents pays :
* ceux qui autorisent les recherches sur l'embryon (et donc les cellules-souches) et le clonage
thérapeutique (on a déjà dit que le clonage reproductif est, en théorie, interdit partout) ; il s'agit principalement des
USA, du Canada, d'Israël, de
la Chine et, en Europe, du Royaume-Uni, de
la Belgique et de la Suède. Le Japon, tout en n'interdisant pas
explicitement le clonage thérapeutique, le déconseille fortement.
* ceux qui interdisent tout : en Europe, c'est le cas de l'Allemagne,
de l'Italie, de l'Autriche, de la Pologne et de
la Norvège. C'est également le cas de pratiquement tous les états d'Amérique du sud à l'exception du
Brésil.
* ceux qui, tout en interdisant le clonage thérapeutique, autorisent des recherches fortement encadrées : on trouve dans cette
catégorie, l'Australie, le Brésil (interdiction du clonage mais autorisation des études sur les
embryons congelés depuis au moins trois ans). En Europe, certains pays autorisent les recherches sur les cellules-souches embryonnaires : le Danemark, la
Grèce, la Finlande, l'Estonie, la
Lettonie, la Slovénie et la Suisse. Les
Pays-Bas
ont choisi
d'instaurer un moratoire de 5 ans à l'issue duquel les recherches seront autorisées si les avancées médicales sont démontrées (mais ont déjà indiqué que par « être humain », il faut entendre un
être « humain qui est né »...). L'Espagne et le Portugal cherchent à faire évoluer rapidement leur législation dans un
contexte difficile, pour des raisons religieuses notamment. Quant à la France, elle a autorisé un dispositif dérogatoire de cinq ans. Pour notre pays, un rapport a été
transmis au Premier Ministre de l'époque, Dominique de Villepin. Réalisé sous l'autorité du député du Val-de-Marne, le Professeur Fagniez, il conclue à la nécessité de réviser tous les cinq ans
la loi relative à la bioéthique (http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/rapport/rapportfagniez.pdf).
* ceux qui hésitent et sont encore en recherche de leur législation.
en conclusion
Il semble encore difficile de se faire une idée de l'intérêt des cellules-souches en médecine. Il est possible que les espoirs placés en elles soient exagérés comme paraissent le souligner
quelques publications récentes. Ce n'est donc probablement pas la panacée évoquée plus avant dans le sujet. A l'inverse, il s'agit certainement d'une voie d'avenir pour un certain nombre
d'affections face auxquelles nous sommes actuellement désarmés.
Le cas du clonage thérapeutique à des fins de thérapie génétique est certainement, d'un point de vue éthique, le plus délicat mais on sent déjà les différentes législations sur le point
d'évoluer vers une plus grande souplesse. Il est vrai que les intérêts économiques sont gigantesques et que nos décideurs politiques doivent se dire qu'il serait irréaliste de laisser le champ
libre au voisin puisqu'on sait que, au bout du compte, les véritables avancées scientifiques finissent toujours par imposer leur propre éthique.
Et qui pourrait affirmer avec certitude que, dans l'atmosphère tamisée d'un laboratoire discret situé dans un pays à la législation aléatoire, on n'est pas déjà en train de réaliser ce que
tous veulent interdire ? Alors, on se dit qu'il est peut-être préférable d'encadrer ce que l'on ne peut pas éviter.
Images
1. fœtus humain de quatre mois (source : http://www.retrouversonnord.be)
2. cellules souches embryonnaires de souris (sources : www.techno-science.net)
3. Théodore Friedmann, le père de la thérapie génique (sources : www.dopinginfo.ch)
4. bientôt des "chimères" animal-homme ? C'est autorisé en
Grande-Bretagne depuis le 17 mai 2007. (sources : institut-de-cognitique.blogspot.com/)
(Pour lire les légendes des illustrations, passer
le pointeur de la souris dessus)
Addendum : cellules souches artificielles
En novembre 2007, des biologistes japonais sont parvenus à créer des cellules souches
artificielles à partir de la peau humaine et donc sans utiliser d'embryon... L'origine de ces cellules est par conséquent "éthiquement" correcte. De plus, ces cellules baptisées iPS sont assez
faciles à obtenir. Il reste à s'assurer qu'elles ont le même potentiel que les cellules souches "naturelles" mais elles font déjà l'objet de nombreux travaux en thérapie génique et dans
l'évaluation des médicaments. Parfaites alors puisque ne touchant pas l'embryon ? Pas tout à fait car elles peuvent également concerner les cellules germinales et, du coup, la reproduction
asexuée se profile à l'horizon. Gros problème éthique à venir !
(d'après Science & Vie, 1099, avril 2009)
Mots-clés : CS totipotente - clonage - CS pluripotente - CS multipotente - cellules déterminées - CS
unipotente - cellule progénitrice - anomalie génétique - embryogénèse - apoptose - fécondation in vitro (FIV) -
génie tissulaire - thérapie génique -Théodore Friedmann - eugénisme - clonage reproductif - clonage thérapeutique
(les mots en blanc renvoient à des sites d'informations
complémentaires)
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Mise à jour : 7 juillet
2009
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