Dimanche 25 mai 2008
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toile d'araignées sociales en Guyanne (sources : http://ecobio.univ-rennes1.fr/)
La quantité totale de souffrance
qui est vécue chaque année dans le monde naturel défie toute observation placide : pendant la seule minute où j'écris cette phrase, des milliers d'animaux sont mangés vivants; d'autres, gémissant
de peur, fuient pour sauver leur vie; d'autres sont lentement dévorés de l'intérieur par des parasites; d'autres encore, de toutes espèces, par milliers, meurent de faim, de soif ou de quelque
maladie. Et il doit en être ainsi. Si jamais une période d'abondance survenait, les populations augmenteraient jusqu'à ce que l'état normal de famine et de misère soit à nouveau atteint.
Dans un univers peuplé d'électrons et de gènes égoïstes, de
forces physiques aveugles et de gènes qui se répliquent, des personnes sont meurtries, d'autres ont de la chance, sans rime ni raison, sans qu'on puisse y déceler la moindre justice. L'univers
que nous observons a très exactement les caractéristiques attendues dans l'hypothèse où aucune idée n'aurait présidé à sa conception, aucun objectif, aucun mal et aucun bien, rien d'autre qu'une
indifférence excluant toute compassion.
Comme l’écrivait ce poète malheureux que fut A. Housman :
La Nature, qui est sans cœur et sans esprit,
Ne veut ni se soucier ni
connaître.
(Richard DAWKINS, Pour la Science, HS janvier 1997)
La pitié, l’idéal de justice, le pardon, l’amour altruiste mais également la colère, la haine, la vengeance, la cruauté gratuite sont, parmi bien d’autres, des
notions essentiellement humaines qui n’existent pas dans la Nature sauvage. A l’exception de quelques grands primates, les animaux et les plantes vivent dans un monde sans pitié où seuls comptent
les réflexes conditionnés et l’apprentissage instinctuel. Les animaux ne pensent pas – au sens humain du terme – mais réagissent en fonction de leur environnement selon des schémas génétiquement
programmés par des millions d’années d’évolution. Toutefois, on est aujourd’hui assez loin de la conception purement mécaniciste qui prévalait du temps de Descartes. C’est en effet un des grands
mérites de l’éthologue Konrad
LORENZ (1903-1989) que d’avoir le premier mis en
lumière la complexité des comportements animaux : les réponses instinctuelles de ceux-ci sont bien plus nuancées, multiples et différenciées que ne le laisserait supposer une vision superficielle
qui s’en tiendrait à une simple loi du tout ou rien. Pourtant, si, au fil des millions d’années, l’évolution et la génétique ont certainement complexifié ces comportements, il n’en reste pas
moins que le degré de liberté de l’animal est faible et ses possibilités d’improvisation très limitées… Il faut dire que, au sein de la Nature, il n’existe qu’une seule règle fondamentale :
survivre, c’est à dire manger ou être mangé comme le faisait si bien remarquer, il y a déjà longtemps, le journaliste-écrivain Jack LONDON.
De la même façon, les plantes ne sont pas des objets passifs comme les voient le plus souvent nos yeux d’humains mais des êtres qui luttent également de manière
acharnée pour survivre avec les armes que leur procure leur patrimoine génétique. Là aussi, la compétition est féroce et seul le plus apte est amené à se développer.
Cependant, dans les films animaliers – et je n’évoque pas, bien sûr, les « films d’animaux » où ces derniers ne sont que des hommes en peluche – les commentaires
donnent l’impression que la Nature est un immense théâtre où s’agitent des personnages certes plus ou moins sympathiques mais guidés par des sentiments qui, souvent, rappellent ceux des hommes.
Il s’agit là d’une illusion (ou d’une erreur plus ou moins consciente) que l’on appelle anthropomorphisme. Ailleurs, de doux esprits nous parlent d’écosystèmes « en harmonie » alors que ceux-ci ne sont qu’en équilibre et que la mort y est omniprésente.
D’autres encore évoquent la « mère Nature » si bienveillante pour ses petits… Nous réagissons ainsi parce que cela nous ferait de la peine de reconnaître que la Nature dans laquelle nous vivons
(de moins en moins, il est vrai) est cruelle et, souvent, sanguinaire. Pourtant, la Nature n’est pas cruelle : elle est seulement indifférente.
Afin d’illustrer cette notion souvent méconnue (quand elle n’est pas combattue), j’ai choisi de m’attarder sur deux exemples emblématiques situés aux extrêmes de la
vie animale, en insistant toutefois sur le fait que ces exemples, particulièrement significatifs, ne font en réalité que refléter le sort commun de notre monde.
1. la guêpe fouisseuse
Jean-Henri
FABRE (1823-1915) fut un scientifique français de grand
talent, injustement méconnu en France (alors qu’il est célèbre en Russie, aux
USA et presque adulé au Japon). Il s’intéressa tout particulièrement au
monde des insectes et, à ce titre, il peut être perçu comme un précurseur de l’éthologie.
Dans son oeuvre majeure « souvenirs entomologiques », il rapporte son étonnement face au comportement d’un animal bien connu de nos campagnes : la
guêpe fouisseuse (sphex). La femelle de cette espèce capture en effet des insectes comme les coléoptères, les
abeilles, etc., afin de les transporter, après les avoir paralysés, jusqu’à son nid, le plus souvent un trou dans le sol, dans de la boue ou dans quelque anfractuosité naturelle. Elle pond de un
à trois œufs sur sa proie qui servira de garde-manger aux larves jusqu’à la formation des cocons. Dans certaines espèces, la guêpe possède plusieurs nids dans lequel se trouve un seul œuf, nids
qu’elle réapprovisionne plusieurs fois en nourriture, ouvrant et refermant soigneusement sa cachette à chaque fois. FABRE explique que, avant de pondre son œuf dans, par exemple, une chenille, la
guêpe passe un long moment afin d’introduire méticuleusement son aiguillon dans chacun des ganglions du système nerveux de sa proie de mani
ère à la
paralyser sans la tuer ; le but est évident : elle s’assure que la chair restera fraîche pour ses larves présentes et à venir. On ne sait toujours pas aujourd’hui si la guêpe anesthésie
totalement la chenille ou si le venin, à la manière du curare, ne sert qu’à immobiliser sa victime. Cette deuxième hypothèse, toutefois, semble la plus probable parce que, de cette façon, la
proie reste le plus près possible de son état naturel. En pareil cas, la chenille aura conscience d’être dévorée de l’intérieur sans avoir aucun moyen de s’y opposer. L’acte semble d’une cruauté
absolue mais c’est raisonner selon notre propre code moral : il n’y a pas ici de cruauté mais simplement de l’indifférence. La guêpe ne poursuit qu’un dessein : assurer le développement et le
bien-être de sa progéniture et tant pis pour l’individu qui se trouve alors sur sa route.
Cet exemple n’est pas isolé : on projette parfois à la télévision des reportages sur la même façon d’agir d’une guêpe géante d’Amazonie qui, campée devant le nid d’une mygale, provoque suffisamment de vibrations pour faire sortir l’araignée. Le combat qui suit se termine souvent par la paralysie
de la mygale qui, ici aussi, sera anesthésiée vivante pour servir de repas à répétition aux larves de la guêpe…
Le monde des insectes est, on le voit, particulièrement féroce (il suffit de penser à une simple toile d’araignée ou aux combats sans merci des colonies d’insectes
sociaux) et ce monde reflète assez bien la compétition engagée entre les différents individus d’un écosystème.
2. le lion et la
gazelle
Chez les mammifères, la situation n’est en définitive pas différente. Prenons l’exemple du lion, le roi des animaux, celui qui, dans la savane africaine, est au sommet de l’échelle alimentaire. Peut-on dire de lui qu’il (ou elle car c’est le plus
souvent la lionne qui chasse) est cruel lorsque, après avoir pris par surprise une gazelle, il la dévore vivante, guetté par l’ensemble de sa tribu qui attend qu’il soit rassasié pour s’approcher. Il prend son temps, le lion ; il grogne, fait
mine de vouloir attaquer un ou deux lionceaux trop entreprenants, secoue sa proie pour l’immobiliser un peu plus, contemple longuement son entourage pour faire valoir
sa
suprématie avant que de poursuivre son repas. Pendant tout ce temps, la gazelle agonise dans d’atroces souffrances. Si la Nature était concernée, qu’elle soit un tant soit peu bienveillante ou
généreuse, elle aurait inventé un mécanisme pour abréger son supplice : un mécanisme qui, sous le coup de l’agression, aurait provoqué l’arrêt brutal de son cœur ou bien la sécrétion d’un
anesthésique quelconque atténuant sa souffrance. Il n’existe rien de tel : le gène qui aurait peut-être permis cela n’a jamais été sélectionné par l’évolution parce que ce qui compte pour une
gazelle, c’est de courir le plus vite possible et d’être toujours à l’écoute. Pas de ne pas souffrir. On peut même se demander si cette souffrance n’a pas été sélectionnée parce que, dans le
fond, elle rend les gazelles encore plus sensibles et donc d’autant plus méfiantes et peureuses…
La Nature n’a que faire des sentiments humains : on n’y retrouve ni bonté, ni pitié, ni même ce qui ressemblerait à un début de remords. Le
lion – toujours lui mais c’est également vrai pour d’autres animaux – ne supporte pas les enfants
qui ne sont pas de lui. Ce que son instinct lui dicte, c’est de transmettre ses gènes, pas l’ADN d’un autre. C’est la raison pour laquelle, après avoir chassé le mâle ayant fécondé la lionne, il
s’intéresse aux lionceaux qui gambadent près d’elle et qui lui sont étrangers. Il s’approche et fait mine de jouer avec eux. Quelques coups de patte pour obtenir la réaction du lionceau qui se
prend au jeu. Mais le lion devient violent et le petit ne comprend pas et hésite. Alors, d’un seul coup, l’adulte lui brise la nuque. Il en fera de même avec tous les rejetons à ses yeux
illégitimes, sous le regard de la lionne qui ne bouge pas. Ce qui compte, ce qui est inscrit dans son ADN, c’est que c’est sa propre descendance qu’il doit assurer. Celle du plus fort. Celle de
celui qui a conquis la lionne. C’est cela la sélection naturelle. A nos yeux, cela paraît infiniment barbare mais c’est ainsi et l’a toujours été. Nature indifférente, vous disais-je.
3. présence de
l'Homme
Les hommes ont du mal à comprendre cette absence totale de compassion. Il leur est difficile de ne voir dans la Nature que la justification du vieil adage « la
fin justifie le moyen ». Cela leur est pénible parce que leur intellect plus développé leur permet d’afficher un certain recul face à des situations conflictuelles, de défendre des attitudes
morales qui échappent à la simple mécanique de la violence et du résultat immédiat. Je sais ce que certains vont me répondre : que je dresse un tableau trop noir de la Nature sauvage, qu’il
existe également chez l’animal des comportements altruistes… J’ai pourtant bien peur qu’il s’agisse là encore d’une illusion : chaque fois que les scientifiques se sont penchés sur ces comportements, d’ailleurs
plutôt exceptionnels, ils ont pu mettre en évidence la recherche d’un bénéfice secondaire pour celui qui en est l’auteur. Sans, bien sûr, que celui-ci en soit lui-même conscient… J'ai d'ailleurs
consacré un article à ce sujet (voir insectes sociaux et comportements altruistes).
L’Homme, selon la définition bien connue, est un « animal moral ». Il est même le seul à vrai dire qui soit ainsi dans la Nature, à l’exception de
certains
grands
primates comme les bonobos ou les chimpanzés (et ce n’est certainement pas un hasard si ces derniers, comme je l’expliquais dans un sujet précédent : le dernier ancêtre
commun, sont nos plus proches parents). La
civilisation, une certaine culture sont les conséquences de notre condition particulière. Mais l’homme est également encore proche de la vie naturelle et, à ce titre, il convient, me semble-t-il,
de se méfier. L’organisation sociale qui est la nôtre et qui nous permet précisément de ne pas nous comporter en « animal sauvage » est fragile. Notre civilisation est fragile : il faut
finalement peu de choses, on le sait bien, pour tout remettre en question. Au fond, entre nous et les animaux, il n’existe qu’une différence de degré, pas de nature. Un sujet à bien
méditer.
Images
:
photo 4 : Le portrait d'Edward
James (1937) par Magritte (sources : fondation Magritte, Belgique)
(Pour lire les légendes des illustrations, passer
le pointeur de la souris dessus)
Mots-clés : Richard Dawkins - Konrad Lorenz - Jean-Henri Fabre - guêpe
fouisseuse - guêpe géante d'Amazonie - mygale - sélection naturelle - comportements altruistes
(les mots en blanc renvoient à des sites d'informations
complémentaires)
Mise à jour : 5 juin 2009
mais à mon avis qui ne remet pas en cause suffisament la sacro sainte loi du plus fort moderne , à savoir " the survive of the fittest and only genetic prevails ".
Nous avons une conception scientifique et philosophique shizophrène du monde naturel, Nous appliquons aux êtres complexes ou métazoaires , des règles qui ne décrivent de facon satisfaisante que des populations protozoaires et encore uniquement en conditions expérimentales c est à dire à environnement fermé.
Ayant un peu lu Konrad Lorenz dans le texte ( difficile car traduction de l allemand de piètre qualité , d ou des constructions de phrases lourdes et inutilement complexe en francais ).
L étendue des thèmes abordés par Lorenz et l éthologie ne se reduisent pas à des théories simplistes comme celle de la sélection binaire d un génome vainqueur au détriment de l individu et au mépris des conséquences pour celui ci; mais au contraire cherche à rendre compte de la subtilité et la diversité des échanges en court.
Je pense que le principal problème de la science actuelle tient à la méthode qui prévaut, devenue trop dialectique dans le mauvais sens du terme celui qui conduit au sophisme , embourbé dans des impératifs politiques et économiques , et du coup elle ne laisse plus place à l imagination , qui bien sur est créatrice d illusions , mais génère aussi une souplesse méthodologique qui à mon avis offre à la science une autre facon de progresser que celle qu elle utilise actuellement : celle actuelle est celle du progrès , de la guerre permanente , de la destruction logique , dont la seule justification est l élaboration d un atomisme qui doit voler en éclat inévitablement à chaque changement de paradigme, ce modèle de science est néfaste à la science elle même. Il suffit de regarder les expériences de Lorenz pour se rendre compte que sa méthodologie et sa motivation, étaient fort différentes de celles de ses contemporains et que malheureusement peu de chercheurs perpétuent de nos jours celle de Lorenz , car c est une méthode beaucoup plus exigente pour le chercheur probablement et qui nécessite une formation que le système éducatif actuel n a pas les moyens d offrir.
On peut reprocher à l article de ne pas faire de distinction entre douleur et souffrance , K. Lorenz en fait une analyse succinte dans son etude de la locomotion chez l etre vivant.
la mise en évidence de douleur chez un être vivant repose sur l existance de comportements réflexes ( dont le celui de fuite ) la douleur existe donc même chez les protozaires ( amibes fuyant un milieu de température défavorable ou nutritivement insuffisant , etc... )
La douleur est un message sensitif relayant un dommage physique , on peut donc critiquer que chez le protozoaire la distinction douleur souffrance n est pas pertinente , et on peut qualifer les reflexes de fuites de ceux ci indifférement comme souffrance ou douleur , cependant l étude des métazoaires doit conduire à qualifer le comportement des protozoaires comme douleur et non souffrance pour des raisons ontologiques.
La souffrance est une représentation d une situation réelle ou fictive à l origine de douleur ou de stress physiologique. Elle est mise en évidence facilement si il existe un système nerveux très hierarchisé ( pas celui des insectes par exemple ou le système nerveux est peu centralisé , mais plutot celui des mammifères et ce d autant plus que le système nerveux central y est developpé ). La souffrance est donc une double peine : puisque on peut souffrir sans douleur , et quand on a mal souvent on finit par souffrir tot ou tard :
et si la douleur etait un dieu puissant et "maléfique" qui nous sussure à l oreille " reste en vie , reste en vie , reste en vie ..." même lorsque cela devenait logiquement irréalisable.
La tension biologique entre souffrance et douleur , n est donc que le reflet
de la tension philosophique entre savoir et pouvoir , ou meme plus spécifiquement en matière de religion , la tension entre mal et le bien , ou le mal serait esprit ( système nerveux central ) et le bien serait matière (le corps sans le SNC) , concus comme artificiellement séparés mais qui sont en réalité une seule entité au sein de laquelle existent des tensions ( voir systèmes de feed back physiologiques dans tous les organismes vivant métazoaires , et plus particulièrement ceux avec un système nerveux central )
Bonjour et merci de votre lecture. Je partage tout à fait l'analyse que vous faites de l'oeuvre de Lorenz. Dans ce sujet - traité très simplement, peut-être trop - il me paraissait difficile d'entrer dans une approche trop spécialisée : je souhaitais seulement montrer que, contrairement à ce que pensent beaucoup de nos contemporains, la Nature se moque complètement des "sentiments" humains et qu'à ne pas le comprendre on revient toujours plus ou moins à un anthropomorphisme mal compris. Que, en d'autres termes, la Nature relève d'une approche essentiellement utilitaire où les "bons sentiments" des morales humaines n'ont guère de place.
Dans un autre sujet ("l'agression", février 2008), j'avais cherché à approfondir un peu plus ces notions en citant notamment longuement Lorenz qui explique combien le fossé est grand (et se creuse sans cesse) entre notre part génétique et comportementale par rapport à l'accumulation des connaissances et des techniques dont nous disposons aujourd'hui. Je souhaitais alors insister sur la capacité de nuisance de l'espèce humaine qui possède à présent des pouvoirs de destruction qui ne sont pas en rapport avec son évolution biologique forcément beaucoup plus lente. D'où - c'est peut-être une des explications - le monde absurde dans lequel nous vivons...
Je vous remercie en tout cas de votre très intéressante analyse et espère vous revoir prochainement sur ce blog !