Il y a à peu près 40 000 ans vivaient côte à côte en Europe deux genres d'hommes:
Néandertal
et Sapiens (anciennement appelé Cro-Magnon), ce dernier ayant seul
subsisté et qualifiant par conséquent l'espèce que nous sommes. On sait aujourd'hui que, contrairement aux croyances anciennes, ces deux homo (homo neandertalensis et homo sapiens) n'étaient pas
directement apparentés génétiquement mais de lointains cousins issus d'un ancêtre commun, probablement un homo erectus ayant vécu il y a 500 000 ans. Si la lignée des
Néandertaliens ne s'était pas éteinte, quel monde serait actuellement le nôtre ? Comment se ferait la cohabitation de deux lignées humaines différentes, des lignées qui ne seraient pas
interfécondes ? Auraient-ils pu s'entendre ? Troublantes questions...
D'où venait Néandertal ?
L'homme de Néandertal apparaît en Europe vers – 400 000 ans environ. Puisque l'on sait aujourd'hui que son patrimoine génétique était sensiblement différent de celui de l'homo
sapiens, on peut se demander quelle est sa réelle origine. Une bonne explication pourrait être celle d'une spéciation, c'est à dire le développement séparé d'une branche d'une
même espèce (le plus souvent par isolement géographique) qui aboutit, par mutations successives, à l'apparition d'une nouvelle espèce ne pouvant plus être interféconde avec l'espèce de
départ.
On pourrait alors avancer que Néandertal serait une sorte d'homo sapiens archaïque ayant migré dans le cul-de-sac géographique que représentait l'Europe et qu'il y aurait développé les
particularités génétiques et anatomiques qui sont les siennes. On peut aussi prétendre que ce serait le descendant direct d'un homo erectus, ce dernier ayant donné un autre descendant, Sapiens. A
vrai dire, seules les études génétiques à venir pourront trancher dans un sens ou dans l'autre mais, dans tous les cas, on s'oriente vers deux espèces génétiquement
différentes
Qui était-il ?
L'Europe en ce temps-là, c'est à dire entre – 400 000 et – 40 000 ans avant J.C. était froide. On comprend plus facilement pourquoi Néandertal qui avait dû s'adapter au climat
présentait cette apparence robuste pour ne pas dire massive : un homme d'environ 1m65 (bien qu'il y ait eu des individus plus grands, jusqu'à 1m90 semble-t-il) pour un poids pouvant atteindre 80
à 90 kg, la femelle (femme ?) étant, elle, légèrement plus petite. Il possédait des membres assez courts avec des articulations plus marquées que celles de l'homme moderne tandis que sa cage
thoracique était très large.
Ce qui a surtout frappé les premiers observateurs est son crâne : quoique la
boîte crânienne soit d'un
volume plutôt plus important que celle d'homo sapiens, ce qui retient d'abord l'attention, c'est un front bas relevé par une région sus-orbitaire proéminente tandis que la région de la face
s'étendant entre les orbites et les dents est comme projetée en avant, donnant à un visage sans réelles pommettes une inclinaison en arrière et vers l'extérieur. Il n'en fallait pas plus pour que
les premiers scientifiques ayant examiné ces fossiles concluent à un « hominidé archaïque » pour ne pas dire une espèce de singe à peine évolué. Ce n'est que bien plus tard que cet a priori
culturel fut mis à mal lorsqu'on s'aperçut que Néandertal partageait avec son lointain cousin moderne des pratiques qui confinaient à une certaine spiritualité.
Néandertal, un homme à part entière ?
De la plus simple bactérie aux animaux les plus évolués, il n'y a – on l'a déjà évoqué – qu'une différence de degrés et non de nature : tous appartiennent à la grande famille
du vivant mais ce qui caractérise l'Homme, ce sont ses facultés cognitives plus développées dont certaines lui sont propres. Bien entendu, il n'est pas ici question d'affirmer que l'Homme, grâce
à ces caractéristiques spéciales, est l'étape ultime d'une « évolution vers le progrès » défendue par certains égocentristes (voir le sujet intelligent
design). Disons plus simplement que la sélection naturelle a permis à l'Homme de développer des
facultés intellectuelles uniques lui ayant autorisé une certaine adaptation à son univers ambiant tandis que les autres espèces vivantes ont privilégié des stratégies
différentes.
Quoi qu'il en soit, une des facultés principales de l'Homme est de pouvoir, plus que les autres animaux, se projeter dans le temps : il est ainsi, semble-t-il, le seul à posséder la faculté
d'anticiper sa propre mort. Il comprend donc que le destin de tout individu, à commencer par le sien, est de disparaître un jour et, par voie de conséquence, il a entrepris une quête de
spiritualité qui le distancie des tâches purement utilitaires des autres êtres vivants. Cette approche concerne bien sûr Sapiens mais aussi Néandertal.
Bien qu'un ancêtre probable de Néandertal (homo heidelbergensis) ait été cité comme ayant eu un comportement particulier vis-à-vis de ses morts (cela reste
à l'étude), c'est avec Néandertal que les premières sépultures ont été mises en évidence. Elles datent d'environ – 100 000 ans et ont été découvertes au Proche-Orient, une aire de diffusion de
Néandertal autre que l'Europe. Depuis, bien d'autres, notamment en France, ont été mises à jour. Toutefois, avant de nous intéresser à la pensée symbolique de Néandertal, revenons sur son
implantation géographique et son mode de subsistance, ce qui permettra au passage de casser le cou à quelques idées reçues.
le monde de Néandertal
Nous avons déjà dit que Néandertal, entre environ – 400 000 ans et – 35 000 ans av. JC, avait colonisé l'Europe actuelle et la partie la plus
occidentale de l'Orient. Il faut d'abord remarquer qu'il s'agit là d'un territoire immense couvrant plusieurs millions de
km2s'étendant sur différentes aires écologiques et représentant à peu près le territoire colonisé en Afrique par Sapiens au même moment. Dans la durée,
cette occupation couvre trois glaciations (et donc trois périodes interglaciaires) où les changements de climat ont été considérables, bien plus importants au demeurant que l'éventuel effet de
serre actuel : il y a survécu sans problème.
On a avancé que Néandertal était un charognard car incapable, de par un équipement inadapté, de pratiquer la chasse. En réalité, si parfois il se nourrissait peut-être de
cadavres d'animaux (mais comme son cousin Sapiens), c'était surtout un chasseur qui n'hésitait pas à s'attaquer à des animaux redoutables comme le mammouth, l'ours ou le
rhinocéros laineux. Les études comparatives pratiquées en Europe ont uniquement montré que Néandertal chassait plus près de son lieu de résidence alors que Sapiens recherchait ses proies parfois
assez loin : une moindre mobilité qui ne remet pas en cause le caractère moderne de ses habitudes de chasse.
Pour chasser, il faut des armes adaptées et, justement, on a longtemps pensé que Néandertal ne savait produire que des outils élémentaires, obtenus facilement en peu
d'opérations de fabrication. Ce qui allait bien avec l'absence de véritable pensée conceptuelle qu'on lui octroyait. Il s'agissait là aussi d'un a priori (ou disons, pour être généreux, d'une
insuffisance d'informations) : Néandertal était capable de fabriquer des objets complexes comme des lances en bois (ayant donc nécessité un long travail de rabotage et de raclage), voire même des
outils composites. A l'inverse de Sapiens qui fabriquait des pointes de pierre et d'os légères capables d'être projetées de loin et à grande vitesse, Néandertal privilégiait des pointes à la base
ample et épaisse à emmancher sur un support large, et donc lourd, mais possédant une force de pénétration intense à courte distance : plus qu'une inadaptation à une certaine forme de chasse
dynamique, on doit plutôt voir là des stratégies différentes. En somme, il s'agit d'adaptations distinctes probablement également efficaces selon l'usage retenu et qui traduisent plutôt des
différences culturelles.
Néandertal et la pensée conceptuelle
On pensait classiquement que les innovations culturelles de Néandertal remontaient à ses contacts avec Sapiens, vers – 40 000 ans av. JC. Outre le fait que la technologie des Néandertaliens
tardifs est originale, ne montrant que peu de similitudes avec les techniques de Sapiens, on a retrouvé des objets « modernes » fabriqués par lui et précédant de plusieurs milliers d'années
l'arrivée de Sapiens sur son territoire : il s'agit donc de traditions culturelles autonomes locales prouvant au contraire que Néandertal était en train de réaliser une approche personnelle vers
la technologie du paléolithique supérieur.
Les sépultures du paléolithique moyen mises à jour sont pour la plupart
clairement néandertaliennes et elles étaient enrichies par des offrandes (outils, os gravés, etc.), des fragments de
colorants récoltés parfois loin du site et les positions particulières des corps. Certainement moins élaborées que les sépultures ultérieures de Sapiens, ces lieux funéraires traduisent une
recherche et une attention incontestables : comment dès lors leur refuser une pensée symbolique ?
Bien qu'ayant utilisé des pigments (montrant leur utilisation sur des supports souples comme la peau et donc forcément symboliques), Néandertal n'a que peu laissé de traces
figuratives mais, à y regarder de plus près, c'est également le cas de Sapiens dont les réelles traditions picturales datent de l'aurignacien, une époque qu'on peut situer vers – 30 000 ans av.
JC (à l'exception notable de parures dans des sites africains remontant à – 70 000 ans).
Plus que l'explication traditionnellement (et anciennement) avancée d'une population néandertalienne ayant « progressé » au contact de l'homme moderne, on s'oriente à présent
vers des évolutions parallèles même si les innovations culturelles ont varié selon ces populations.
Lors du contact entre Néandertal et Sapiens, chaque espèce avait donc ses traditions particulières et son savoir personnel. Pourtant, après une dizaine de milliers d'années de
vie côte à côte, les premiers ont disparu sans laisser de descendants : en a-t-on une explication ?
la fin de l'homme de Néandertal
A l'arrivée de Sapiens venu d'Afrique, Néandertal occupait, comme on l'a déjà dit, l'Europe et une partie du Proche-Orient. Pourtant, quelques milliers d'années plus tard, on
n'en retrouve plus trace que de façon périphérique : dans la péninsule ibérique et en Croatie. Que lui est-il donc arrivé ? Plusieurs hypothèses ont été avancées par les scientifiques dont aucune
ne semble parfaitement convaincante.
a. il aurait succombé à des épidémies, peut-être d'origine tropicale et peut-être véhiculées par Sapiens qui y aurait été
résistant. Cette hypothèse paraît peu crédible puisque les deux espèces ont coexisté durant plusieurs milliers d'années (au moins 5 000 ans, voire 10 000, ce qui, rapporté à notre présent, nous
place à une époque plus ancienne que celle de l'ancien empire égyptien...) : une aussi longue durée cadre mal avec cette explication.
b. une baisse soudaine de sa fécondité ou l'apparition d'une surmortalité naturelle (ou les deux
associées). Il s'agit là de suppositions invérifiables mais, surtout, on comprend mal pourquoi Néandertal, et lui seul, aurait été la victime de tels
phénomènes.
c. un brutal changement du climat : il est vrai que la période considérée (vers – 40 000 à – 30 000 ans) a vu un climat plutôt
incertain mais jamais de véritable réchauffement majeur et les scientifiques, aujourd'hui, ont pratiquement abandonné cette hypothèse. Reste la possibilité de modifications de l'environnement
et/ou des problèmes de subsistance mais lesquels et pourquoi n'ont-elles pas affecté Sapiens ?
d. la consanguinité : une baisse démographique conduisant à la raréfaction des individus disponibles et encourageant la reproduction entre parents proches pourrait expliquer
une dérive génétique délétère mais alors pourquoi une telle baisse démographique ?
e. le métissage avec Sapiens : c'était jadis l'hypothèse privilégiée mais qui, on l'a déjà dit, a été pratiquement abandonnée depuis l'apport des études
génétiques récentes montrant un trop grand éloignement entre ces deux homo d'espèces différentes (et donc leur impossibilité à avoir des descendants communs).
f. la compétition avec Sapiens : il ne s'agit en tout cas pas de bataille directe puisque on n'a jamais trouvé de sites exposant les fossiles mutilés des
protagonistes ce qui n'aurait pas manqué de se produire en cas de confrontations violentes et multiples. Peut-on alors envisager une compétition au seul niveau des ressources alimentaires qui
d'évidence ne sont pas inépuisables ? Une supériorité culturelle, même modeste, de Sapiens aurait elle pu induire le reflux progressif de Néandertal vers le sud de l'Europe et sa disparition par
amoindrissement démographique progressif ? Pas de réponse franche.
Aucune explication n'est donc définitivement convaincante (et peut-être d'ailleurs sont-elles intriquées). Nous sommes obligés de reconnaître que la disparition de Néandertal
reste encore pour nous un mystère.
Néandertal et sapiens auraient-ils pu continuer à vivre ensemble
?
Contrairement aux anciennes idées des années 60, deux espèces d'hommes ont effectivement vécu ensemble durant un certain temps sur notre bonne vieille Terre. Nous ne savons
pas quels furent leurs rapports exacts, ni même s'il y en eut vraiment. Ce qui apparaît en revanche comme à peu près certain, c'est qu'ils furent culturellement proches et que nous ne savons pas
vraiment pourquoi l'un (c'est à dire nous) a survécu et l'autre non. Comme je le faisais remarquer au début de ce sujet, cette cohabitation temporaire nous pose une question vraiment intéressante
: quelle aurait été l'histoire et la structure du monde, de notre monde, si nous avions dû le partager avec une autre espèce d'homme, un homme suffisamment proche de nous pour que nous ayons pu
construire des univers culturels parallèles mais néanmoins suffisamment éloigné pour que nous n'ayons pu avoir de descendants communs ?
Le point de vue optimiste suggère un enrichissement des deux partis et ce d'autant que nos points de vue auraient été forcément sensiblement différents, chacun apportant en somme à l'autre
une part de son expérience, un peu à la manière de deux amis confrontés à un même problème... Le point de vue pessimiste, lui, insiste sur l'inévitable compétition de deux espèces rivales avec
son lot d'incompréhension, de méfiance, de haine peut-être, et son cortège concomitant de guerres, de destructions et de morts. Je pense, pour ma part, que la réalité se serait probablement
située entre les deux mais vous, vous situez-vous plutôt du côté optimiste ou du côté pessimiste ?
Images
1. l'homme de Néandertal (sources : www.dinosoria.com/)
2. crânes de Néandertalien (à gauche) et de Sapiens (à droite)
(sources : www.arts.ualberta.ca)
3. aire de répartition de Neandertal (sources : Jean-Luc Voisin, www.hominides.com/)
4. sépulture de Néandertalien dite de l'Homme de la Chapelle-aux-Saints (sources : www.neandertal-musee.org/
(Pour lire les légendes des illustrations,
passer le pointeur de la souris dessus)
Brève : pourquoi Néandertal a-t-il disparu ?
Epidémie, changement climatique, compétition avec homo sapiens... la disparition de l'homme de Néandertal reste une énigme. Cependant, l'hypothèse climatique pourrait-être
caduque si l'on en croit l'équipe franco-américaine de William Banks, archéologue au CNRS. Pour reconstituer les conditions climatiques de l'époque, les chercheurs ont recouru au modèle
informatique utilisé pour prédire l'impact des changements climatiques sur la biodiversité. "Pour chaque site archéologique attribué à l'homme moderne et
à Néandertal nous avons ainsi reconstitué la niche écologique (les conditions environnementales) de chaque population. Puis nous avons introduit dans l'algorythme le changement climatique survenu
à l'époque de la disparition de Néandertal de façon à prédire l'évolution de chaque niche. Or, bien que sa niche semble maintenue - et donc sa survie - sa répartition géographique s'amenuise,
jusqu'à la disparition" explique William Banks. Pour le chercheur, ce serait donc la compétition avec l'homme moderne qui aurait provoqué cette
extinction. Reste qu'il s'agit d'une théorie construite à partir d'un modèle de climat... lui-aussi théorique.
(Science & Vie, 1098, mars
2009)
Compléments : de récentes études génétiques (2010) montreraient qu'une partie de notre patrimoine génétique (1 à 4% non codants) serait d'origine néandertalienne : pour plus
de renseignements, voir le sujet : DE L'EVOLUTION : les humains du
paléolithique
(les mots en blanc renvoient à des sites d'informations complémentaires)
Mise à jour : 24 juillet
2010
Je suis surpris de l'assurance affichée quand on prétend que néanderthalis et sapiens n'ont aucune parenté?
Quid des découvertes génétiques prélevés sur l'os V80 de la grotte croate par l'équipe de Pääbo, même équipe qui, en 2004 disait qu'il n'existait aucun gènes. Mais bon, les analyses de 2010 viennent de contredire cette certitude.
Bonne journée.
Bonjour et merci de votre intérêt pour cet article. Lorsque ce sujet a été abordé en février 2008, il ne pouvait à l'évidence pas tenir compte de données plus récentes : c'est la raison pour laquelle, en fin du texte, il a été rajouté que de nouvelles données pouvaient laisser croire à une certaine parenté entre sapiens et néandertal (compléments, avant le paragraphe mots-clés); on y propose un lien afin de consulter un article complémentaire plus récent (les humains du paléolithique) qui revient sur les nouvelles données parues en 2010. Il est clair, en effet, que nos connaissances scientifiques ne sont jamais figées. Je vous remercie, en tout cas, pour votre vigilance !
J’aimerais d’emblée aborder un point de votre intervention qui me chagrine : non, la théorie de l’évolution (n’en déplaise à certains) n’est pas qu’une simple théorie. A la manière de la théorie de la relativité générale d’Einstein qui a apporté les preuves de sa validité (et n’est donc plus une simple théorie parmi d’autres), de nombreuses preuves ont été apportées au fil des années par les scientifiques afin d’asseoir définitivement la théorie de l’évolution : l’étude de milliers de fossiles a permis de démontrer sans aucune erreur possible que certains d’entre eux descendent d’autres plus anciens par transformations progressives. Ce fait n’est scientifiquement pas contestable (à moins de croire, comme certains créationnistes, que ces squelettes ont été placés sous terre tels quels par une entité supérieure ayant créé notre Univers il y a 10 000 ans). Ce qui peut faire débat (et le fait), ce sont les mécanismes proprement dits de l’évolution : le fixisme étant définitivement abandonné, a-t-on affaire à une évolution progressive ou bien cette évolution avance-t-elle par équilibres ponctués ? Voilà un débat véritable (on s’oriente aujourd’hui vers un mélange des deux mécanismes mais cela n’est peut-être pas définitif ce qui, montre, au passage que la science sait se remettre constamment en cause). Tout au long de ce blog – notamment dans les articles de paléontologie -, j’ai essayé d’expliquer que la science progresse par tâtonnements, retours en arrière, critiques positives, remises en cause, etc. mais il y a quand même des certitudes : non, le Soleil ne tourne pas autour de la Terre et les êtres vivants d’aujourd’hui sont issus d’espèces disparues dont les caractères morpho-biologiques se sont transformés au fil des millions d’années. C’est vrai, je le répète, la science sait se remettre en cause : j’insiste sur ce point qui est fondamental car c’est toute la différence avec les dogmes religieux figés une fois pour toutes.
Vous évoquez également le « hasard » qui vous paraît improbable. Il faut s’entendre sur ce que l’on appelle le hasard. Stricto sensu, et pour peu que l’on connaisse TOUS les intervenants physicochimiques d’une situation, le hasard n’existe pas puisque tout est déterminisme. Il faut donc prendre le problème autrement et, disons-le franchement, discuter de la notion d’une intervention consciente ou non dans le déroulement d’un événement. Dieu est-il intervenu dans la naissance du monde ou celui-ci n’est-il que la résultante d’un enchaînement d’événements mécaniques ayant conduit ici au monde que nous connaissons et ailleurs… à quoi ? Nous nous éloignons alors d’une approche scientifique pure pour aborder la philosophie et ce n’est pas mon but ici. Je profite néanmoins de cette digression pour vous signaler que tous les scientifiques ne sont pas forcément d’accord pour ne jamais aborder la religion du point de vue de la science (ce qui semble vous désoler). S’il est vrai qu’un Stephen J. Gould a toute sa vie expliqué que les univers de la science et de la religion sont différents (et doivent le rester), Dawkins quant à lui pense que c’est à la science, au fur et à mesure de la progression de ses connaissances, de réduire les religions à ce qu’ils pensent qu’elles sont : une simple survivance archaïque d’un passé révolu.
Je souhaite à présent aborder la notion de complexification qui semble vous déconcerter. C’est pourtant un mécanisme simple mais qu’il faut, c’est vrai, rapporter à une échelle de temps qui nous est difficilement perceptible : les millions d’années qui permettent l’émergence de tel ou tel caractère par pression sélective. De quoi s’agit-il ? De transformations parfois minimes, parfois plus importances, survenant par mutations mais pas toujours (j’ai beaucoup écrit dans ce blog sur ce point). La plupart du temps, ces mutations chromosomiques (et autres) sont sans conséquences et donc sans effets. Lorsqu’elles ont des conséquences, elles sont le plus souvent létales, entrainant la mort du porteur et ne peuvent donc se maintenir à l’échelle d’une population. Et puis, de temps à autre, une mutation apporte un élément favorable, un « plus », au porteur qui, avantagé, se reproduit plus vite que la population générale, finissant par imposer l’avantage. Bien sûr, cela n’est guère perceptible à l’échelle d’une vie humaine et ne concerne les espèces qu’au fil des MILLIONS d’années. Du coup, l’espèce se transforme. Je reconnais que le mot « complexification » est peut être mal choisi car ce n’est pas toujours le cas : il peut y avoir des transformations aboutissant au contraire à des « simplifications ». Toutefois, souvent, on part d’un organe simple – disons quelques cellules – pour aboutir à un organe complexe : dans un sujet précédent, j’ai pris l’exemple de l’œil. On se demande comment on peut, de presque rien, arriver à un organe aussi élaboré : « Quoi, sans avoir AU DEPART l’idée que cela servirait à voir ? » Mais oui ! Darwin avait répondu en son temps et je donne succinctement dans le sujet correspondant des exemples de stades intermédiaires : je me permets de vous y renvoyer.
Enfin, pour terminer cette longue réponse qui, je l’espère, ne vous aura pas découragé, je voudrais revenir sur ce que vous dîtes : « J’exclue que nous soyons des machines… le libre arbitre existe…le cerveau ne peut pas être une simple sécrétion ». Toutes ces affirmations me semblent relever d’un désir de croyance sans véritable approche scientifique. Il s’agit d’affirmations finalement gratuites pour lesquelles nous n’avons encore que des réponses parcellaires mais, du moins, les scientifiques cherchent, critiquent, se trompent, reviennent sur certaines notions pour en asseoir d’autres : ils ne s’arrêtent pas à des affirmations… dogmatiques ! Il faut savoir remettre TOUT en cause. C’est une obligation de conscience et rien ne doit échapper à la critique pour peu qu’elle soit honnête sinon… Sinon, on continuera à affirmer comme certains chrétiens que la mère du Christ a mis au monde un enfant tout en restant vierge et que Lazare, mort d’entre les morts, a ressuscité pour reprendre une existence normale… Les dogmes, vous-dis-je !
Je voudrais tout d'abord vous remercier de votre participation aux discussions de ce blog. Mon sentiment, puisque vous me le demandez, est que l'évolution par la sélection naturelle, donc darwinienne, est, à ce jour, la seule explication que l'on peut raisonnablement avancer pour comprendre la Vie telle qu'elle se présente sur notre planète. La théorie de l'évolution s'est affinée au fil des années, des outils disponibles et des connaissances accumulées mais n'a jamais été prise en défaut pour l'essentiel de sa trame. Je sais que cela peut gêner certains créationnistes mais au même titre que la révolution copernicienne en gêna d'autres il y a quelques siècles : les idées de tous ont évolué depuis ce temps. Alors, certes, il reste bien des inconnues ou des approximations mais c'est vrai dans tous les domaines : je suis persuadé que la connaissance scientifique continuera à avancer. Comme je le dis dans un des sujets du blog, on peut imaginer certaines erreurs de la science, reconnaître des mystères non encore résolus mais, heureusement, il existe aussi des certitudes : la Terre tourne bien autour du Soleil qui est une étoile quelconque d'une galaxie quelconque et les fossiles correspondent bien à des espèces aujourd'hui disparues.
Je pense vraiment que l'Homme fait partie du règne animal : médecin comme vous, je le constate chaque jour s'il en était besoin. Toutefois, il est vrai que ses capacités cérébrales paraissent plus développées que chez les autres animaux : il s'agit certainement d'une différence de niveau mais pas de nature. La conscience - du moins jusqu'à un certain point - existe aussi dans le règne animal mais seul l'Homme a pu l'amener au niveau que nous lui connaissons. Par des moyens autres que chez les animaux ? Je suis persuadé du contraire : il s'agit des mêmes mécanismes, simplement plus élaborés chez homo sapiens. Quels sont-ils ? Qu'est-ce que, par exemple, la pensée ? Voilà des sujets encore bien mystérieux. Mais des pensées (plus rudimentaires) existent aussi chez les animaux (les chiens rêvent, les chats observent et comparent, etc.) mais elles sont moins élaborées. Pourquoi faudrait-il que les mécanismes qui les créent, ces pensées, soient différents, que ceux de l'Homme lui soient spécifiques (dans leur nature) ? Je reste persuadé - mais l'avenir tranchera - que la pensée humaine, les facultés déductives, cognitives, etc. sont sous-tendues par des mécanismes strictement matériels : interactions de millions de synapses neuronales, recaptage de cathécolamines dans les espaces pré ou post synaptiques, cheminement de l'influx nerveux ici plutôt que là, stockage des données acquises (mais aussi des comportements innés) dans des structures cérébrales dédiées, etc. C'est tellement vrai que nous savons tous les deux quels peuvent être les dégâts occasionnés par les dysfonctionnements du cerveau comme dans la maladie d'Alzheimer ou lors de destructions accidentelles de telle ou telle de ses parties.
La théorie de l'évolution explique très bien comment à partir d'un organisme simple on peut au fil de millions d'années aboutir à des organismes infiniment plus complexes : la pression de sélection qui oblige à toujours plus (la proie si elle veut survivre doit s'adapter à son prédateur qui, s'il veut manger, doit "inventer" d'autres moyens d'action, etc. dans un processus sans fin) est responsable de cette progression. Evidemment, à l'arrivée, on a un organisme si complexe qu'on se dit : "voyons, c'est impossible d'en être arrivé là sans qu'il y ait eu AU DEPART un véritable dessein, un but". C'est oublier les centaines de millions d'années (un chiffre qu'on ne peut pas vraiment imaginer) durant lesquels il ne s'est apparemment rien passé que la transmission de millions de générations de divers êtres vivants... avec les adaptations de certains d'entre eux aux changements d'environnement (par mutations ou autres).
Quand on regarde bien notre passé, on s'aperçoit que la spéciation ayant conduit au genre homo remonte à au moins 10 millions d'années (séparation d'avec les autres grands singes) : c'est un long, très long moment. Il y a 30 000 ans, des êtres humains - dénués évidemment de toute technique moderne - avaient un cerveau finalement assez peu différent du nôtre (mais différent quand même !) et qui oserait prétendre que les Romains de l'époque d'Auguste avaient un cerveau moins performant ? Mais 3 000 ans, 30 000 ans , ce n'est rien face aux millions d'années de l'évolution humaine. Voilà pourquoi il est difficile de saisir la différence. Différence de niveau, jamais de nature, je le répète.
Alors, sommes-nous des machines ? Oui, certainement, mais des machines biologiques et cela fait toute la différence. Quel est notre degré de liberté ? Cette question ressort du domaine de la philosophie mais si vous souhaitez savoir ce que peut penser de la question un scientifique moderne, je me permets de vous conseiller l'excellent livre de Richard Dawkins "pour en finir avec Dieu" paru chez Robert Laffont. Dawkins est un éthologue et généticien anglais dont les convictions sont tranchées mais méritent qu'on s'y attarde. C'est aussi un matérialiste convaincu, comme d'ailleurs la grande majorité des scientifiques des disciplines dites "dures" (astronomie, paléontologie, physique fondamentale, etc.). Dawkins nous dit en substance : concernant ses principes fondamentaux, la Nature va toujours au plus simple. Pourquoi irait-elle inventer des mécanismes immatériels compliqués alors qu'elle a la matière à sa portée ? Oui, pourquoi ? L'avancée des connaissances scientifiques semble lui donner raison.
Cher confrère, vous posez la question de savoir comment le biologique peut fabriquer le "subtil". Eh bien, par une complexifiation progressive portant sur des durées de temps immenses, quoi d'autre ?